 |
Discours prononcé par Madame Khalida TOUMI Ministre de la Culture à la réunion de la « Camera di commercio di Milan »
Ou Comment rétablir la confiance dans les relations inter-méditerranéennes ?
Mesdames et Messieurs,
Le processus de Barcelone fêtera bientôt ses dix ans. On peut épiloguer sur les résultats du programme MEDA. Il aura certes, permis de mettre en place des Accords d’Association au prix de sacrifices conséquents requis de la part des pays tiers méditerranéens. Les compensations financières pour l’ouverture des marchés du Sud aux produits du Nord sont restées insignifiantes en comparaison avec les sommes importantes accordées à l’ajustement structurel des économies des pays de l’Est. Aujourd’hui, force est de constater que certains de ces derniers sont devenus membres à part entière de l’Union européenne, alors que l’écart des revenus entre les pays de l’Union et ceux du sud de la Méditerranée n’a cessé de se creuser.
En effet, l’Europe vient de passer de 15 membres à 25. Il est évident que le centre de gravité géographique du continent européen s’est fortement déplacé vers l’Est. Les organisateurs de ce laboratoire s’inquiètent de savoir, à juste titre, si cela va avoir pour conséquence le déplacement du centre de gravité de la politique de coopération européenne et du développement économique vers l’Est. Comme moi, ils savent que oui. Parce qu’ils savent que l’Europe s’est construite d’abord sur la base de la construction d’un marché commun et la préservation d’intérêts économiques et financiers. Mieux encore, c’est grâce à son développement et à son esprit communautaire que l’Europe a abandonné la culture guerrière qui l’a longtemps divisée pour adopter une culture de paix. Je suis persuadée que les peuples du sud de la méditerranée sauront adopter la même démarche à condition qu’on leur en donne les moyens.
Il m’arrive souvent de rêver que les habitants de Gaza bénéficient des mêmes revenus que ceux de Tel Aviv parce que j’ai la conviction que les uns et les autres n’auront d’autres idées que de vivre en paix et de profiter de la vie et … de leurs revenus égaux sur ces beaux rivages où il fait si bon vivre.
Excusez ces divagations sud méditerranéennes et revenons à l’Europe et à son centre de gravité. Mes chers amis, l’éminent mathématicien allemand Schwartz nous a laissé une belle fonction vectorielle qui porte son nom et qui a permis de bâtir et d’expliquer la théorie des centres de graviter. Le centre de gravité se donne à voir comme un point (géométrique) que l’on détermine par rapport à un système d’autres points qui sont pondérés par des coefficients qu’on appelle masses spécifiques.
Pour le barycentre de l’Europe, la question donc, est de savoir ce que l’on entend par coefficient de pondération de chacun des pays européens, d’une part et qui a décidé de cet entendement d’autre part ?
S’agit-il du nombre d’habitants, du PIB, des capacités propres de développement… ou plus subjectivement de l’appartenance à ce qu’on appelle la culture judéo-chrétienne ? Dans tous les cas, qui en a décidé ? L’Europe entière, l’Europe méditerranéenne, la Suède ou la France, l’Allemagne ou l’Italie ?
Il me semble que tout se passe comme si c’étaient les patries de Schwartz et de Bergmann qui ont pesé de tout leur poids spécifique dans cette décision. Ce Qu’il Fallait Démontrer ! Mais là, vous conviendrez avec moi que ce sont des questions strictement européennes dans lesquelles je ne saurais m’immiscer. Re-déplacer le centre de graviter de l’Europe ; voilà un défi qui ne peut être relevé que par les acteurs européens. On comprendra que cette entreprise exige une puissante volonté politique commune à tous les pays méditerranéens de l’Europe. A ce moment là, ils nous trouveront, nous les pays du sud, à leurs côtés pour apporter plus que de l’eau à ce moulin, mais aussi des arguments d’économie, de culture, de stabilité et de paix.
L’intention de cette réunion a été annoncée : il s’agit de mettre en place les conditions pour un dialogue fructueux entre les pays méditerranéens.
Pour dialoguer, et c’est un truisme, il faut être deux. Pour dialoguer fructueusement, il faut que les deux partenaires y trouvent leur compte ; dans le cas contraire, on retombe dans le « dialogue » à un, c’est à dire dans le monologue ou le soliloque. Or lorsque nous écoutons les européens parler de « Mare nostrum » ils ont tendance à considérer la Méditerranée comme la leur et peu comme la nôtre. Cette vision européocentriste privilégie dans le discours dominant, des concepts comme « aide », « assistance » alors que nous attendons que le terme partenariat utilisé comme mot-clé dans la Déclaration de Barcelone, prenne enfin tout son sens. Il me semble urgent de travailler ensemble pour raffermir une culture du co-développement qui remplacerait celle de l’aide aux pays tiers. Il faut préciser ici que dans la plupart des cas, des pays comme le mien ont plus besoin de soutien à un véritable transfert de savoir et de savoir-faire adaptés que « d’aides » financières.
Comment dialoguer en ayant des obsessions différentes? Le souci majeur, j’allais dire l’obsession, des pays du sud de la Méditerranée s’appelle : développement économique et social, démocratie et paix. Celui de la rive nord est d’endiguer les flux migratoires alors que la Méditerranée a toujours été une zone de libre circulation et d’insémination culturelle. L’Europe n’a-t-elle pas été perçue dans la mythologie grecque comme la fille du Moyen Orient ? Les Phéniciens et les Puniques ont traversé la mer avant même que les Romains ne le fassent. Après la défaite de leurs chefs, beaucoup de leurs soldats ont décidé de rester et de se fondre dans la population, sans souci de l’endroit qui les a vus naître.
Jacques Berque insistait sur l’ambivalence dans la culture arabe, mais cette ambivalence a, semble-t-il, envahi les couloirs de la Commission Européenne qui parle de partenariat tout en construisant au cœur même de la Méditerranée un mur infranchissable et pas du tout virtuel : celui de l’espace de Schengen qui fait des citoyens du Sud les parias de la liberté de circuler. Le motif invoqué est toujours le même : l’émigration et les partis d’extrême droite en Europe. Mais la liberté, Mesdames et Messieurs, est une et indivisible. Aussi longtemps que les citoyens du Sud seront condamnés à vivre avec un revenu 15 fois inférieur à ceux des citoyens du Nord de la Méditerranée, et tant que nous n’aurons pas mis en place une politique de co-développement plus volontariste, l’envie d’aller là où le besoin de main-d’œuvre se fait sentir restera irrépressible. Les Irlandais, les Italiens, les Polonais et d’autres Européens ont ainsi peuplé l’Amérique, poussés par les famines et la misère. Plutôt que de s’entêter à en traiter les effets, nous plaidons pour une politique plus dynamique de co-développement, seule capable d’éradiquer à la source les causes de l’émigration. Pour cela il conviendrait d’apprendre à se regarder à hauteur d’Hommes et de bannir les discours condescendants.
Mesdames et Messieurs,
Peut-on demander à la rive sud de la Méditerranée et partant, à l’Afrique toute entière de faire table rase de sa douloureuse histoire faite de colonisation, de traite des esclaves, de répression et d’enfumades, d’exploitation éhontée de ses richesses, de ses femmes et de ses hommes, mais également de déstructurations de ses tissus socioculturels et d’acculturation ? Peut-on leur demander de feindre de croire qu’il suffit d’être positionné sur la même ligne de starting pour avoir les mêmes chances de départ que tous les concurrents ?
Consciente de son histoire faite d’injustices, de dominations, de pillages et de ségrégations, la rive sud, mes amis, vous l’aurez compris, attend d’être discriminée positivement.
Le monde d’hier, mais encore proche et présent, qui a substitué la bipolarité à l’ordre colonial, n’en finit pas de mourir et n’arrive toujours pas à donner naissance à un ordre nouveau à même d’assurer un minimum de bonheur au plus grand nombre. La logique infernale de l’enrichissement des plus riches et de l’appauvrissement des plus pauvres n’en finit pas de faire se perdre de vue deux mondes qui se tournent le dos. C’est ce qui, malheureusement, se joue entre les deux rives.
De nouveaux rapports de partenariat euro-méditerranéns ne seront vraiment neufs que s’ils s’attachent une plus grande compétence dans leurs analyses et une plus grande efficacité dans leurs actions, mais surtout s’ils rendent possible un minimum de bonheur pour le plus grand nombre et de bien être pour les peuples qui attendent d’avoir accès à un début de dignité et de liberté. Ainsi entendus, mais seulement ainsi, ce nouveau partenariat aura toutes les chances de gagner les faveurs du plus grand nombre d’entre nous.
Or la compétence de l’analyse et l’efficacité de l’action exigent la connaissance de l’autre et que l’on prenne acte et conscience de son existence comme entité, réalités, histoire, culture et combats. Cela exige aussi l’humilité et la capacité de voir et regarder, d’entendre et écouter avec sa propre mémoire de la difficulté, de la souffrance et de la douleur. Peut-on dire que le Nord ait fait l’effort de nous connaître au moins autant que nous le connaissons ? Les dernières épreuves vécues par mon pays me font craindre que non.
Pourtant, mon peuple, à l’instar d’autres, a significativement participé depuis les temps les plus anciens à l’élaboration de l’Histoire, de la Pensée et de la Civilisation, en Méditerranée. Le royaume de Massinissa a autant compté que ses contemporains romain, carthaginois ou athénien. Comme on ne peut occulter le rôle fondateur joué par un Saint Augustin dans la construction de la pensée et de la littérature occidentales. La pensée philosophique d’un Averroès a éclairé de ses lumières toute l’activité intellectuelle de son temps. Plus près de nous, les maghrébins n’ont-ils pas été d’un concours décisif dans la lutte de l’Occident contre sa propre barbarie ? L’émigration qui a, dès la fin du siècle dernier constitué une main d’œuvre importante et de qualité, a contribué d’une façon non moins décisive à la construction de l’économie et du bien-être actuels de l’Europe. Aujourd’hui encore, le Maghreb continue de participer de manière non négligeable à l’élaboration de la culture, de la science et des arts méditerranéens.
Mesdames et Messieurs,
Est- il possible de coopérer et de dialoguer sérieusement en continuant écrire l’Histoire avec une gomme ? Mon pays a fait face durant une décennie à la plus horrible des tragédies et au terrorisme le plus monstrueux. Dans mon pays, une décennie durant, le plus sacré des droits humains, le droit à la vie, a été massivement, quotidiennement, sans discernement et de la pire des façons, violé.
Si un premier constat devait absolument être tiré de cette période sombre de l’Histoire de mon peuple, il concernerait nécessairement le fait qu’il a vécu son calvaire dans l’isolement, l’embargo, la solitude, dans la plus haute des solitudes... Dans cet étonnement permanent, auquel on ne s’habitue jamais et que procure la solitude dans l’épreuve.
Mesdames et Messieurs, mes bien chers amis,
Il est des dates dont l’Histoire de l’humanité aurait tant voulu se passer, tant les événements qu’elles ont abrité sont douloureux, insupportables à la vue, impénétrables à la raison, inaccessibles aux mots, non prévus par l’entendement. L’Histoire de l’Algérie, celle de la fin du 20ème siècle particulièrement, est traversée de ces violences qui la transpercent, la déchirent en une multitude de « nuits des longs couteaux », comme de « nuits de cristal ». Le monde sourd à ses douleurs avait presque fini par désigner mon pays comme l’île de la souffrance, la terre lointaine de l’horreur, la terre inconnaissable, comme la part des affres, la proie des flammes, le lot perdu.
Dans la solitude, mon pays était voué plus d’une décennie durant, aux gémonies de l’enfer sur terre auquel assistaient les nations, peut-être volontairement impuissantes, quasiment sans mot dire, sans la moindre pensée, sans la prière de l’absent pour l’absenté. Seules quelques voix fraternelles, bien sûr trop rares, seules quelques compassions amicales, bien sûr précieuses, perçaient de-ci , de-là la chape de silence qui enveloppait de nuit noire mon pays, mon peuple. Ces voix, ces compassions contribueront très longtemps à rappeler qu’il a été tenté de faire sauf, l’honneur de l’espèce humaine.
De quoi s’est- il agi ?
Voilà un pays, le mien, qui a payé un lourd tribut à la cause de sa décolonisation et à celle du continent africain tout entier, qui a vaillamment essayé d’entreprendre sa reconstruction nationale, avec de faibles moyens, avec son génie propre, engrangeant succès, -modestement- et déconvenues, -pédagogiquement - et qui a été stoppé net dans son élan, moins de 30 ans après son indépendance. De manière totalement inattendue, de façon absolument incompréhensible, mon pays a été embrasé par les flammes du désordre entretenu et le feu de la discorde organisée, sous le fallacieux argumentaire selon lequel la foi aurait déserté la contrée. Mon pays qui a vécu dans et pour l’Islam depuis 14 siècles, qui a accueilli le message divin et la parole de son prophète dans la sérénité toujours renouvelée et dans l’effort chaque jour augmenté, est décrété apostat et les algériens impies par ceux-là même qui feignaient d’ignorer ce que la Méditerranée et l’Islam africain, doivent aux miens.
Comment cela s’est- il pu ? Comment cela a- t- il eu quelque crédit ? Goethe le disait : « Il n’y a rien de plus terrifiant que l’ignorance en action ». Nous croyions que l’ordre du monde était de réduire la misère humaine et de combattre l’ignorance car nous étions convaincus que les idées de progrès, parce que inscrites dans le sens de l’Histoire, finiraient bien par l’emporter. A nos détriments, nous avons appris que l’Histoire de l’Humanité n’est pas linéaire et que le bon sens ni la solidarité entre les hommes, n’était les choses les mieux partagées au monde. Non, l’ordre du monde est autrement structuré : dans le système des deux blocs, point d’interstices par lesquels pouvaient se frayer un chemin les femmes et les hommes libres, les destins autonomes. Le système du monde est ainsi fait que les puissants distribuaient les rôles, organisaient la scène et faisaient jouer la pièce. Les conflits étaient exportés, déterritorialisés vers des contrées conçues pour cela, vers des théâtres dessinés pour ce faire.
Mais voilà que de la terre d’Afghanistan on s’est cru autoriser à jouer en deux actes, une pièce prévue en un seul. Le 11 septembre 2001, 4 aéronefs, transportant des passagers, sont écrasés contre des bâtiments dans des villes américaines. Le monde médusé et abasourdi suit en direct à la télévision l’inimaginable, l’incroyable, l’inconcevable.
Mon pays et mon peuple n’ont pourtant cessé d’attirer l’attention sur le pari perdu qui consiste à espérer pouvoir cantonner l’intégrisme dans des territoires bien déterminés et contenir les métastases de l’intolérance quand celle-ci s’appuie sur le dogme simpliste de ceux qu’on a paré de l’auréole de rédempteurs de l’Humanité entière. En vain. On ne voit pas ce qui se passe à ses pieds quand la force déroge à la puissance, l’extravagance à la mesure.
Pour avoir conduit l’une des plus prestigieuses épopées de libération du 20ème siècle, mon peuple a retenu la leçon, qu’il a par ailleurs largement contribué à dégager, selon laquelle le destin de l’humanité est universel, uni et solidaire. En bien, comme en mal. La vocation de l’harmonie est de s’étendre, celle du déséquilibre est de dévaster. Le meilleur naît du bon, exactement comme le pire, du mauvais.
L’Occident aura appris que dans un système d’équilibre, un vol désordonné de libellules quelque part, peut provoquer un ouragan autre part.
L’Histoire aurait pu se passer de dates comme celle du 11 septembre. La détresse des enfants de Ben Talha et de Raïs continue d’arpenter le monde jusque dans les rues de New York, au pied des tours jumelles.
Le peuple algérien a traversé toutes les épreuves imposées par le terrorisme intégriste dans la dignité ; il s’en est sorti, et grandi. A ce moment de la réflexion, permettez-moi de m’interroger sur le sort de la Méditerranée, de toute la Méditerranée si l ‘Algérie avait cédé aux pressions insupportables, à l’embargo inqualifiable et qu’elle avait abdiqué devant le projet d’Etat Taliban à Alger ? Combien de « 11 septembre » aurait eu lieu ? Dans combien de capitales ? C’est pourquoi nous voudrions vous dire en toute franchise et sincérité combien nous sommes conscients en Algérie, que la lutte antiterroriste que nous avons menée seuls et dans l’adversité, a préservé au-delà du Maghreb, l’Europe toute entière. Nous n’en attendons nulle gratitude, mais de la reconnaissance quand même ; surtout quand il sera question pour vous d’évaluer le risque Algérie : Il s’agira juste de vous souvenir que l’Algérie est une chance.
En attendant, nous pouvons lutter ensemble contre les regards biaisés, les clichés tenaces qui entretiennent les malentendus et creusent les distances. Nous pouvons décider ensemble de placer la culture au centre de nos relations car la culture c’est ce miracle qui, seul permet à la fois d’avoir l’estime de soi et de l’autre, tout en constituant le ciment du collectif ; en d’autres termes, le nécessaire et l’indispensable à toute architecture. C’est dire qu’au cœur battant de la construction méditerranéenne se tient la culture.
Milan le 04 juillet 2004
Khalida TOUMI, Ministre de la Culture.
|
|